L’histoire de Cresus Casino est celle d’un empire bâti sur un mirage juridique. Ce casino en ligne, pourtant interdit sur le sol français, a attiré près d’un million de visiteurs par mois, dont environ cent mille joueurs actifs. Son secret ? Une implantation stratégique à Limassol, à Chypre, et l’utilisation de licences délivrées par Curaçao, une petite île des Caraïbes où ces sésames s’achètent pour environ 20 000 euros, sans la moindre valeur légale en Europe casino privé cresus.
Derrière ce mastodonte, deux Français : Grégoire A., 41 ans, joueur de poker professionnel reconnu, et son bras droit Victor T., 36 ans. Leur société, Tech4S, installée dans des locaux modernes à Chypre, avait tout de la success story. Certifiée “Great Place to Work”, elle offrait à sa centaine d’employés, majoritairement francophones, des conditions de travail idylliques : navettes gratuites, repas offerts, et une enveloppe annuelle pour le développement personnel. Une atmosphère de start-up ensoleillée qui contrastait radicalement avec la nature clandestine de leurs activités.
Une offre pensée pour les Français
Cresus Casino ne laissait rien au hasard. La plateforme proposait une ludothèque de 2 500 jeux, des parties en direct avec des croupières en tenue légère, des bonus agressifs et la possibilité de payer en cryptomonnaie. Un service VIP était même réservé aux 5 000 joueurs les plus gros, ayant acquitté un droit d’entrée de 2 000 euros.
Pour attirer et fidéliser sa clientèle, le site misait sur une stratégie de contournement efficace. Bloqué une première fois par l’Autorité nationale des Jeux (ANJ) en mai 2024, Cresus Casino réapparaissait immédiatement via des sites miroirs, dont les adresses étaient communiquées par SMS aux joueurs. L’ANJ, constatant que 98,19 % du trafic provenait d’adresses IP françaises, a fini par transmettre un signalement au parquet de Paris à l’été 2024.
Une enquête éclairante pour la justice française
L’enquête, confiée au Service central des courses et jeux (SCCJ), a mis au jour une organisation financière sophistiquée. Les flux d’argent des joueurs atterrissaient sur des comptes en République tchèque, détenus par des sociétés écrans chypriotes, elles-mêmes adossées aux licences de Curaçao. La société Tech4S gérait quant à elle l’aspect opérationnel : marketing, développement et communication.
Un élément clé a permis d’identifier Grégoire A. : une vieille vidéo diffusée sur un site de poker, dans laquelle il se vantait, verre de vin à la main, d’être le PDG d’une boîte de tech à Chypre et d’avoir créé “entre dix et vingt casinos virtuels”, décrivant ce monde comme un “Far West”. “J’ai quand même des actionnaires derrière qui gèrent la thune, parce que si c’est moi qui gère la thune, il y a pas de boîte”, plaisantait-il, sans se douter que ses propos deviendraient des preuves accablantes.
Les interceptions téléphoniques ont également révélé l’envers du décor : des employées du casino, en France, appelaient les secours pour une joueuse en pleine crise de détresse psychologique, sans être autorisées à révéler leur localisation.
Démantèlement et incarcération
Mi-septembre 2025, le masque est tombé. Au lendemain d’une perquisition, les employés de Tech4S ont appris leur licenciement lors d’une brève visioconférence. “No more place to work”, a-t-on pu lire sur leurs écrans, en référence ironique au certificat “Great Place to Work” de l’entreprise. En quarante-huit heures, la société était liquidée, les comptes effacés à distance.
Convoqués à Paris le 8 octobre, Grégoire A. et Victor T. ont été mis en examen pour “offre illicite de jeux d’argent et de hasard en ligne”, “blanchiment aggravé” et “escroquerie en bande organisée”. Ils ont été placés en détention provisoire. “On est les casinos les plus honnêtes, c’est pour ça qu’on a grossi”, s’est défendu Grégoire A. devant le juge, reconnaissant une “énorme stupidité” de ne pas avoir anticipé cette issue.
Pour les autorités françaises, cette affaire est une première retentissante. Elle marque la première incarcération de dirigeants d’un casino en ligne illégal. Surtout, elle a permis de lever le voile sur le professionnalisme et l’ampleur de ces offres clandestines. Dans un pays où les casinos en ligne sont interdits, Cresus Casino restera comme l’exemple parfait du tripot moderne : propre en apparence, mais dont les fondations reposaient entièrement sur l’illégalité.